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Smockey : « Une omelette citoyenne, c’est une omelette où on casse des œufs ! »

Eric Walravens Eric Walravens
22 octobre 2015

Ils sont devenus les visages de la mobilisation citoyenne qui a mis en déroute le putsch de l’ancien régime en septembre dernier au Burkina Faso. Le rappeur Smockey et le reggaeman Sams’K Le Jah étaient de passage à Bruxelles cette semaine pour évoquer le « Balai Citoyen ». Fondé en 2013, leur mouvement a joué un rôle important dans les manifestations qui ont abouti au départ du président Blaise Compaoré en octobre 2014. Il se structure aujourd’hui pour continuer de défendre une vraie alternance politique au « pays des hommes intègres », et au-delà, aux côtés d’autres mouvements similaires en Afrique, tels que « Y en a marre » au Sénégal ou encore Filimbi en RDC. Interview.

Quelles sont les bases d’adhésion au Balai Citoyen ?

Smockey : Dès le départ, la philosophie, ça a été moins de discours et plus d’action. Jusqu’ici on avait des structures classiques qui ont contribué à l’émergence de consciences, mais en termes de capitalisation de cette prise de conscience, c’était très maigre. Chaque année on se contente d’aller déposer des gerbes de fleurs sur la tombe de Sankara, ça n’a jamais changé la situation. On a été ceux qui ont voulu changer les méthodes dans le sens où il fallait avoir aussi des actions qui attirent, qui inspirent la jeunesse que de toujours organiser des meetings. Pourquoi ne pas faire des sit-ins, des actions plus dures ? Toujours dans le principe de la désobéissance civile : prendre plus de risques, faires des sacrifices, parce qu’une omelette citoyenne, c’est une omelette dans laquelle on casse des œufs. (...)

Citoyens balayeurs

Concrètement, sur le terrain, on a des clubs « cibal » (pour « citoyens balayeurs »), qui ont pour mission de relayer le mot d’ordre de la coordination nationale et qui ont pour mission de mener des actions d’intérêt commun pour le quartier : nettoyer des maternités, organiser l’assainissement des caniveaux en rue, organiser des journées de don de sang, etc.. (…) Nous avons aussi des coordinations régionales, et à l’extérieur nous avons aussi des ambassades cibal.

Vous êtes donc devenu une organisation très structurée, y compris à l’étranger ?

Smockey : Oui, on se structure. Les gens ont parfois l’impression qu’on est des équilibristes. Mais on en a fait des réunions, à ne pas dormir. On n’a plus eu le temps de voir nos familles depuis des mois. On a mis en place une charte assez claire sur nos objectifs. On a même un projet de société qui est en cours de finalisation, on ne marche pas à l’aveuglette.

Comment voyez-vous votre rôle dans la transition qui est en cours ?

Sams’K Le Jah : C’est un rôle de vigile, de gens qui pèsent dans la balance et qui arrivent à mettre la pression. De temps en temps on interpelle les autorités sur un certain nombre de questions. On a joué un rôle pour faire échec au coup d’Etat (intenté par le régiment de la garde présidentielle, le RSP le 17 septembre dernier, ndlr), parce qu’on a appelé les gens à prendre d’assaut la présidence. Ca a coûté ce que ça a coûté, mais on a réussi à faire échec.

Renouveler la classe politique

Quel sera votre rôle pendant les élections et après les élections ?

Smockey : On n’a pas d’ambition politique, on ne veut pas entrer en politique, mais on ne cesse de dire que chaque Burkinabé a ce droit-là et même ce devoir. Cela passera par la vigilance que promeut le Balai Citoyen mais aussi par l’implication d’une certaine jeunesse dans le politique. Il faut renouveler cette classe politique. Cela ne se fera pas en un ou deux ans. L’important pour nous c’est de continuer à surveiller le processus politique pour permettre à une jeune classe de monter en puissance et de servir les vrais intérêts de cette révolution.

Mais vous, en tant que Balai citoyen, excluez-vous toute participation au processus politique ?

Smockey : On a des points de vue partagés sur la question. Mais on ne peut pas faire l’économie du politique. Comment se fait-il que le Burkina Faso, qui est le quatrième producteur d’or du continent soit avant dernier au classement de développement du PNUD ? Comment se fait-il que nos Etats restent aussi pauvres ? C’est parce qu’il y a une mauvaise gestion, les gens confondent service public et service personnel. Si on est d’accord que le problème est politique à la base, il faut entrer dans le politique. Nous, pour l’instant, on est plus efficace en tant que société civile. Si on entre en politique, on aura un problème de crédibilité par rapport au combat qu’on mène. On ne peut pas être juge et partie en même temps.

  (Crédit : Balai Citoyen (Facebook) )

« On vote et on reste »

Mais que ferez-vous concrètement lors des élections ?

Sams’K Le Jah : On a mis en place une stratégie appelée « on vote et on reste » pour surveiller les élections, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la CENI (Commission électorale nationale indépendantendlr), qui est ouverte. On est en train de mettre en place des plateformes sur internet pour permettre à tous nos éléments sur le terrain de transmettre à l’instant T toutes les données qu’ils arrivent à cumuler. Un niveau minimum de formation est requis pour représenter le Balai citoyen dans les bureaux de vote. L’avantage, c’est qu’on travaille avec des gens qu’on connait. Il y a environ 450 cibal qui seront envoyés sur le terrain pour surveiller les élections.

Quels sont les besoins du Balai Citoyen  ?

Smockey : Appuyer les réseaux culturels, c’est une façon d’aider. Nous, par exemple, on est en train d’essayer d’acquérir du matériel de musique pour être autonomes, des camions sono qu’on peut déplacer partout pour communiquer. Il y a des choses basiques dont on a besoin et auxquelles on ne pense pas. Le simple fait d’avoir un haut-parleur suffisamment puissant… Vous vous retrouvez devant des milliers de manifestants avec pour seule arme un mégaphone, je vous assure que c’est la croix et la bannière. Nous, par exemple, le jour de la révolution, le 30 octobre, la place de la révolution était bourrée de monde. Rien ne bougeait, c’était juste des speechs sur la scène. A un moment donné on nous a dit que la marche était terminée, alors qu’on n’avait même pas marché ! Les leaders de l’opposition ont fait un petit tour sur l’avenue et sont revenus… Nous, on a dit : «  Non, on n’est pas venus pour ça ! ». On a pris la marche en sens inverse. Je ne sais pas si vous vous imaginez, quelques individus qui prennent la foule à revers. On leur dit : «  On repart vers le rond-point des Nations Unies ». On a mis quatre heures pour faire deux kilomètres, avec notre petit mégaphone. Chaque fois on devait s’arrêter pour parler aux gens et leur demander de retourner. On a réussi à drainer des milliers de gens, dans la cohue générale. Et c’est là que les premiers affrontements ont commencé. C’est là qu’ils ont tiré les premiers gaz lacrymogènes. C’était le début de la révolution. Si on n’avait pas fait ça, on nous aurait juste dit que « Blaise Compaoré a compris le message de la révolution  ». Mais ça ne suffit pas !

Sams’K Le Jah : On était fatigués du schéma classique marche-meetings. Après on se voit à la une des journaux et on se félicite parce qu’il y avait du monde, mais attendez. Ce n’est pas ce que les gens veulent. Les gens veulent un changement. Et pour ce changement, il faut casser les œufs.

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