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Brésil

Jair Bolsonaro pourra-t-il détruire l’Amazonie ?

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
1er avril 2019

Imagine demain le monde - Elu en octobre, intronisé en janvier, Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, va-t-il amplifier le saccage de l’Amazonie ? Cet ancien militaire, nostalgique de la dictature, ouvertement raciste et homophobe, n’a cessé de clamer durant sa campagne son intention d’exploiter davantage la forêt. Mais il aura du mal à mettre ses projets en œuvre.

ll est loin le temps où le Brésil jouait les premiers de classe à Paris lors du sommet climatique de 2015. Lors de la COP21, une délégation forte de 850 personnes était venue vanter les efforts du plus grand Etat d’Amérique latine (209 millions d’habitants) pour sauver le climat, avec son mix énergétique composé à 40 % d’énergies renouvelables, trois fois la moyenne mondiale, et une législation adaptée à la lutte contre la déforestation.

« Le Brésil fut l’un des rares pays à venir à Paris avec des engagements chiffrés et datés, avec une réduction de 37 % de ses émissions de carbone pour 2025 et de 43 % pour 2030, souligne Catherine Aubertin, économiste de l’environnement à l’IRD. Il se posait également en modèle pour une agriculture bas carbone, mettant en avant ses producteurs qui adoptent des labels prévoyant l’exclusion du travail des enfants, la protection des forêts, l’agriculture bio. »

La cinquième puissance mondiale a amorcé son virage écologique en 2004, sous la présidence de Lula (2003-2011, Parti des travailleurs), en se dotant d’un important arsenal répressif pour lutter contre la déforestation qui avait déjà détruit 18 % de la forêt originelle. Presque la moitié de la forêt a été sanctuarisée en aires protégées. La fraction détenue par des intérêts privés ne peut être mise que très partiellement en exploitation. Et des satellites scrutent en permanence l’Amazonie pour déceler les fraudes.

En 2014, ces mesures avaient permis de réduire de 41 % la déforestation, qui était tombée à 5 012 km2 cette année-là – ce qui représente environ la taille de la province du Luxembourg. Par ailleurs, le Brésil s’est engagé drastiquement contre l’émission de gaz à effet de serre : en 1995, il était responsable de 6 % de la production mondiale, aujourd’hui il est passé à 2,8 %.

Mais cette politique volontariste pourrait s’arrêter brutalement par la décision du nouveau président, Jair Bolsonaro (Parti social-libéral, extrême droite), élu le 28 octobre dernier, qui veut mettre l’Amazonie en exploitation, quitte à dénoncer les accords de Paris.

« C’est une absurdité, analyse Catherine Aubertin. Le Brésil a déjà tenu ses engagements devant la communauté internationale, il n’a aucun intérêt à faire marche arrière. Tout ce qu’il arrivera à faire, c’est à ternir son image et compliquer l’exportation de ses produits agricoles. » Les choix du nouveau président apparaissent dangereux autant pour le climat que pour les affaires, alors que l’agrobusiness représente 23 % du PIB brésilien, 25 % des emplois et 46 % des exportations.

« Bolsonaro ne cesse de répéter qu’il est anormal d’exploiter seulement la moitié du territoire. Il va vouloir mordre sur les aires protégées et les espaces naturels, ainsi que sur les terres des communautés indigènes, mais ce sera compliqué », estime pour sa part Laurent Vidal, professeur d’histoire du Brésil et des Amériques à l’université de La Rochelle.

En effet, une partie de la forêt amazonienne est détenue par des communautés indigènes qui se révèlent plus soucieuses de préserver leur environnement que de le mettre en exploitation. Avec un certain succès : seulement 2 % de la déforestation a lieu sur leur territoire. « Aujourd’hui 13 % du territoire brésilien, en grande partie situé en Amazonie, appartient, selon les termes de la constitution de 1988, à des communautés indiennes ou de descendants d’esclaves. Les bases légales de leur propriété sont assez solides, il sera difficile de revenir là-dessus. »

Quant aux aires protégées qui couvrent 44 % de l’Amazonie, elles sont préservées par les engagements nationaux ainsi que par des mesures prises en leur temps par les généraux qui servent de modèle au nouveau président. La junte militaire brésilienne (1964-1985) avait en effet mis en place les premières politiques de défense de la forêt, dans la foulée de la Conférence sur l’environnement qui s’est tenue à Stockholm en 1972. Aussi, Jair Bolsonaro va devoir expliquer pourquoi il entend remettre en cause les décisions de ses mentors.

« Il est lié au bœuf, à la balle et à la bible »

«  Ici, on dit que Bolsonaro est lié aux gens du bœuf, de la balle et de la bible, résume Ivo Lesbaupin, directeur d’ABONG, la plateforme des ONG brésiliennes, partenaire du CNCD-11.11.11. Il s’appuie sur les franges les plus rétrogrades de la société, les éleveurs qui rêvent de transformer les savanes et la forêt en pâture, les marchands d’armes et leurs miliciens qui sèment la terreur dans les communautés et enfin les églises évangéliques, très puissantes chez nous. Fort de ces appuis, il dénonce avec obsession les activistes environnementaux qu’il qualifie de ’chiites’, ce qui n’est pas anodin quand on sait qu’il veut élargir les lois sur le terrorisme aux défenseurs de l’environnement et aux syndicalistes. A défaut de pouvoir affronter ses opposants par voies légales, il va chercher à les envoyer en prison ou à les pousser à l’exil. »

Le risque est bien réel car, au cœur de l’Amazonie, les communautés sont régulièrement intimidées et pourchassées par des bandes armées. En 2017, la Commission pastorale de la terre (CPT) estime que septante-et-une personnes ont été assassinées pour des motifs liés à des batailles de territoire ou de protection de l’environnement.

En 2018, seize crimes supplémentaires avaient été recensés par la CPT au milieu de l’été. Et le mouvement pourrait encore s’amplifier.

La répression et les intimidations ont débuté avant même l’élection de Bolsonaro. « Durant les élections, les militants étaient invités à dénoncer les critiques contre le candidat à la présidence, témoigne Geoffrey Pleyers, sociologue à l’UCL. C’est comme cela que dans une université d’Etat du Para, dans le nord, trois militaires se sont présentés dans le bureau d’un professeur qui avait parlé durant un cours des fakes news, les fausses nouvelles largement diffusées par les partisans de Bolsonaro. Cela augure des fu- tures répressions qui pourraient s’abattre sur les mouvements sociaux. L’assassinat à Rio en mars dernier de Marielle Franco, une élue locale, lesbienne et militante des droits humains, préfi- gurait déjà les violences à venir. »

Malgré la rupture citoyenne que représente l’irruption d’un président élu sur une parole haineuse, le Brésil, peuplé de 210 millions d’habitants, reste un Etat de droit, animé par de puissants mouvements sociaux et syndicaux, dont le mouvement des paysans sans terre, immortalisé par le célèbre photographe Sebastião Salgado.

Après être parvenus, en 2003, à porter Lula à la présidence, ces mouvements pourraient maintenant se retourner contre Bolsonaro. « Les Sans Logis ont bravé les intimidations et manifesté leur mécontentement dès le lendemain de l’élection, se réjouit Ivo Lesbaupin. Au même moment, la Cour suprême réaffirmait le droit d’expression dans les universités, condamnant ainsi les interventions policières sur les campus ainsi que les invitations à la délation du candidat Bolsonaro. Après des discours très virulents durant la campagne, on voit que celui-ci a dû calmer son discours et faire marche arrière sur plusieurs sujets, notamment la fusion entre les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement. »

La tâche du nouveau président sera d’autant plus difficile que le parlement ne lui appartient pas plus que la rue. « Bolsonaro n’aura pas quartier libre pour mettre en œuvre ses projets, note Laurent Delcourt, chargé d’étude au CETRI. Le Parti des travailleurs, son principal opposant, reste la première formation du pays. Le président va donc devoir composer des coalitions précaires et trouver de subtils équilibres, au risque de voir ses alliés de la veille se retourner contre lui. Il devra également affronter l’opinion publique, car la confiance de son électorat ne lui est pas définitivement acquise. Son élection doit certes beaucoup à la crise économique, institution- nelle et sécuritaire qui ébranle le pays depuis des années. Mais la thérapie de choc ultrali- bérale voulue par son futur super-ministre de l’économie, Paulo Guedes, pourrait très vite s’avérer désastreuse et alimenter à nouveau la colère d’un peuple confronté à des inégalités abyssales ».

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