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Afrique : tourner la page

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
15 septembre 2016

Imagine demain le monde - En Afrique, de nombreux chefs d’Etat s’accrochent à leur parcelle de pouvoir. Mais l’existence de ces potentats locaux n’est pas une fatalité, comme l’a montré le soulèvement des populations au Sénégal et au Burkina Faso. Des mouvements citoyens soutenus par l’association Tournons la page qui, depuis 2014, milite en faveur de l’alternance politique.

Imaginez un monde où Jimmy Carter serait toujours à la Maison Blanche, où Georges Pompidou ou l’un de ses enfants ou petits-enfants présiderait la France et où Edmond Leburton tiendrait les rênes du gouvernement belge, tandis que le Portugal, l’Espagne et la Grèce vivraient toujours sous la botte des dictatures. Ce monde absurde, figé dans le temps, est pourtant celui dans lequel est plongée la moitié de la population de 12 pays d’Afrique, qui n’a jamais connu qu’un seul chef d’Etat ou une seule famille au pouvoir [1].

« Il n’y a pas de vie politique en Afrique ou si peu, résume le philosophe burkinabé Christophe Dabire. Les dirigeants ne font pas de politique, ils contrôlent des Etats conçus comme des appareils de domination de la population. C’est ainsi qu’ils s’accrochent, eux ou leur entourage, au pouvoir. » Dans ce continent qui bat tous les records de longévité politique, la palme revient à Robert Mugabe, 92 ans, doyen planétaire des chefs d’Etat, qui s’apprête à remettre prochainement ses fonctions de président du Zimbabwe à... son épouse, Grace Mugabe, 51 ans.

Y’en a marre

« En Angola, analyse le politologue Bob Kabamba, le président Dos Santos, en poste depuis 37 ans, a annoncé qu’il remettrait son mandat en 2018. Mais je suis sûr qu’il désignera un proche qui prolongera le régime. »
Pour le politologue de l’ULg, « le pouvoir en Afrique est surtout basé sur le contrôle monopolistique des services de sécurité et celui des moyens financiers. La police est malheureusement rarement dévouée à la défense de la loi et veille surtout sur celle du chef d’Etat. Tout comme l’armée est plus préoccupée à surveiller sa propre population qu’à protéger la souveraineté de la nation ».

Pillage des ressources nationales par l’entourage présidentiel, maintien de la population dans la pauvreté, corruption, intimidations, recours à un appareil répressif pour contenir toute forme de contestation : ce sont là quelques-uns des effets de l’absence d’alternance politique. Fort heureusement, le pouvoir n’est pas éternel. Et deux récents exemples ont démontré que les mouvements populaires peuvent aussi venir à bout des despotes.

Au Sénégal, tout d’abord, où, en mars 2012, la jeunesse s’est opposée à la volonté d’Abdoulaye Wade de conserver la présidence qu’il détenait depuis 12 ans. Sous l’impulsion de mouvements comme Y’en a marre, mené par deux journalistes et un rappeur, elle a obtenu la tenue d’un scrutin démocratique. Qui a débouché sur l’élection de Macky Sall.

« La contestation était animée par de jeunes intellectuels et des musiciens, explique Anne-Marie Bouvié-Jörg, coordinatrice de la campagne Tournons la page. Ces mouvements ont bénéficié d’un travail de sensibilisation et d’information des populations qui a duré des années. La chute de Wade est donc le résultat d’une révolte populaire précédée d’un travail politique de longue haleine.  » Deux ans plus tard, en octobre 2014, le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans, annonce son intention de briguer un nouveau mandat. La jeunesse se révolte à son tour, via notamment l’association Balai citoyen et la mobilisation de musiciens comme Smockey et Sams K Le Jah. Au terme de manifestations de masse, le président prend la fuite. « Cela a été une révolution pacifique qui n’a pas affecté le lien social entre les gens, se félicite Christophe Dabire, l’un des acteurs de cette révolution tranquille. Elle laisse aujourd’hui un pays apaisé et un président élu dont nous attendons qu’il fasse vraiment de la politique et non pas acte de présence. »

« Des régimes archaïques »

Le succès de ces deux soulèvements au Sénégal et au Burkina Faso a poussé des dizaines d’intellectuels, artistes et associations d’Afrique et d’Europe à signer l’appel de Tournons la page, une campagne dont la visée [2] est l’alternance politique en Afrique .

« Quand on a lancé la campagne en 2014, on était à la veille d’une douzaine de scrutins susceptibles de renverser des régimes archaïques. Il s’agissait alors de surveiller ces élections et de pousser les ambassades et les institutions internationales à être attentives à leur régularité », explique Anne-Marie Bouvié-Jörg. Après deux ans, le résultat des différents scrutins africains est plutôt en demi-teinte. Certes, le Nigéria et le Bénin ont choisi l’alternance, mais le Togo et le Soudan ont reconduit leur dictateur. Quant au Burundi, dont le président a raflé un troisième mandat, il s’enfonce dans un cycle dramatique de violence et de répression. Et les deux Congo risquent bien de suivre la même voie. Quoi qu’il en soit, le succès des mouvements sociaux menés au Sénégal et au Burkina Faso a soulevé d’énormes espoirs de démocratisation. Mais il a également fait se cabrer certains chefs d’Etat au pouvoir. « C’est surtout vrai en Afrique centrale, plongée dans un contexte particulier, explique Bob Kabamba. Une vague de démocratisation a transformé en profondeur, dans les années 90, de nombreux pays. On en voit les résultats aujourd’hui. Mais en Afrique centrale, cette vague a été enrayée par les guerres qui ont conduit à des pouvoirs forts [3]. Cela n’a cependant pas empêché la société civile de mûrir et de s’imposer en tant que moteur de changement. Il est d’ailleurs frappant de constater que les militants des associations sont plus touchés par la répression que les hommes politiques de l’opposition. »

Le collectif Tournons la page et ses signataires ont également bien compris que ces activistes sont particulièrement exposés à la répression.

« Nous faisons tout pour les protéger, conclut Anne-Marie Bouvié-Jörg. Quand ils sont persécutés, et cela arrive malheureusement trop souvent, nous saisissons les ambassades et toutes les autorités institutionnelles nationales et internationales comme la Minusco (mission des casques bleus) en République démocratique du Congo. Nous sommes là pour aider les sociétés civiles à se structurer et à se mettre en réseaux. Elles ont montré qu’elles sont largement capables d’imaginer et de porter de vrais projets de société. Pour nous, il ne fait pas de doute que c’est par elles que viendra l’alternance. »

[1Ces pays sont : le Togo des Gnassingbé au pouvoir depuis 1967, le Gabon des Omar et Ali Bongo (1967), l’angola de Josué Eduardo dos Santos (1979), la Guinée équatoriale de Teodoro Obiang (1979), le Cameroun de Paul Biya (1982), l’Ouganda de Yoweri Museveni (1986), le Zimbabwe de Robert Mugabe (1987), le Soudan d’Omar el-Béchir (1989), le Tchad d’Idriss Déby (1990), l’Erythrée d’Issayas Afeworki (1993), la Gambie de Yahya Jammeh (1994) et la République démocratique du Congo des Kabila (1997).

[2Bob Kabamba et Christophe Dabire sont signataires de l’appel.

[3Le Burundi entre dans la guerre civile en 1993 et le génocide rwandais a lieu en 1994. la République démocratique du Congo sombre dans la guerre en 1996 et le Congo Brazzaville l’année suivante.

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